J 68 – 7 juillet. Mile 1143.

Réveil paresseux mais assumé. Le matin nous convenons de partir à 7h30. Alors que je plie ma tente, un groupe de 3 hikers passe. « Hey Viggo, so glad to see you ! » C’est Dreadlocks, Danielle, de Vancouver. Partie le même jour que moi. Nous ne nous étions plus vus depuis Tehachapi. J’apprends que Rosi à été immobilisée plusieurs jours suite à une fracture du pied. Que beaucoup ont abandonné ( surtout des américains), ou skippé la Sierra. Pas de nouvelles de Mavis.

On décide de se retrouver à Sierra City. Danielle doit y récupérer de nouvelles chaussures et y passer un zéro. Psycho et moi avons décidé de rejoindre Sierra City mais, appétit oblige, de passer une demi-journée à Truckee pour quelques courses, du wifi et un vrai repas.

A South Lake Tahoe, chez Cindy, je me suis pesé; 10 kg de perdus après 2 mois. D’un côté, c’est ce que j’avais pris en prévision du PCT, mais maintenant, il s’agit de gérer au mieux pour éviter de perdre davantage. Au risque de rentrer dans un cycle de fatigue chronique. Un objectif : manger au moins 4000 calories par jour.

Trash / junk food

En effet, avec de telles journées, l’organisme consomme énormément d’énergie. Aujourd’hui, par exemple, avec trois montées raides (col et stations de ski) et 60% de marche dans la neige.

Encore quelques jours de neige
Le PCT est dessous
Vraiment dessous

Peu de choses à raconter, peu de photos. Le temps est couvert, ce qui rend la marche agréable. Hormis les zones enneigées, le PCT a la bonne idée de changer de versant et de traverser des zones fleuries. Idéalement en sillonnant la ligne de crête d’où on a une vue panoramique sur le nord du lac Tahoe et ses voiliers.

Vive l’été
Tapis fleuri
Au loin, le lac Tahoe

Campement au top (soleil et rivière) après 20 miles. Ce qui nous laisse la matinée (10 miles) pour rejoindre Truckee et ses restos. On est peu de choses.

J 67 – 6 juillet. Mile 1123.

Un peu comme dans la haute Sierra, nous commençons chaque matinée par une montée pour passer un col. La neige est toujours fortement présente dans la dernière partie et quelques sous-bois ombragés.

La montée jusqu’à Dicks Pass est superbe. Au sommet, je tente un appel téléphonique: ça marche. C’est le luxe de ne plus attendre 7 jours pour échanger, donner et recevoir des nouvelles.

montée vers Dicks Pass
Au sommet

La descente est très enneigée et permet de longues glissades « ski pieds » plus ou moins maîtrisées. Le chemin longe encore de beaux lacs où la clarté de l’eau laisse entrevoir des truites argentées.

Let’s ski
Viggo on PCT
You talkin’ to me ?

Seulement deux traversées de rivière aujourd’hui. La première est réalisée pieds nus, ce qui permet de me laver les jambes.

Après un déjeuner en bord de lac, comme hier, je laisse partir Psycho pour pouvoir randonner seul, à mon rythme. Je me retrouve quasiment tout l’après-midi au milieu de la forêt. Le paysage est un peu tristounet et ennuyeux, sans ouverture ni panorama. Les arbres sont pour la plupart recouverts de mousse. Il y a peu de ruisseaux et aucune fleur. L’endroit porte bien son nom, Desolation wood.

Mousse au nord
Désolation

Alors que je marche, perdu dans mes pensées, un sifflement caractéristique me fait sursauter. Un gros serpent à sonnette me barre le chemin en mode agressif. Je l’observe un peu puis, du bout de mon bâton de trekking, le force à s’écarter. J’ignorais qu’à cette altitude, entre deux névés, on pouvait croiser un rattlesnake.

Rattlesnake de montagne

Passée cette frayeur, je marche dans l’épaisse forêt, tous les sens en éveil. C’est ainsi que j’entends un craquement dans les fourrés sur ma droite, je réagis en faisant du bruit (en tapant les bâtons de randonnée l’un sur l’autre). Et, je vois subitement un gros ours (couleur brune) qui s’enfuit devant moi en remontant la pente. Mon cinquième ours à eu aussi peur que le quatrième. Décidemment, nous sommes dans une relation homme/ours basée sur une crainte mutuelle. Et, dans ces circonstances, cela me convient. traversée de rivière.

Vers 18h30, je retrouve Psycho au campement choisi pour la nuit, au pied de la prochaine montée de col. Je revêt ma tenue anti moustiques, tant ils sont nombreux à rôder dans le coin. Nous sommes rejoints quelques minutes plus tard par le même cow-boy campeur que la veille. Il flippe toujours de dormir seul, avec la présence des ours. Je le comprends.

21 miles. Ce n’est pas encore la moyenne souhaitée, mais ça va mieux. La neige et le dénivelé freinent encore nos ardeurs. Il me tarde d’en finir avec le chemin recouvert de neige pour faire de plus longues distances. A la fois pour me rapprocher du Canada (dans les délais prévus) et pour transporter moins de nourriture (en se rapprovisionnant plus souvent).

Avec ou sans neige ?

J 66 – 5 juillet. South Lake Tahoe (puis mile 1102)

Le mari de Cindy est mort d’un cancer l’an dernier. Son fils de 24 ans travaille comme saisonnier sur le lac et s’est installé avec sa copine en centre ville. Elle vit seule avec ses deux chiens dans une maison immense. Depuis, elle a décidé de venir en aide aux PCT hikers et de devenir trail angel. Comme elle le dit « Ils apportent de la vie dans sa maison ».

Ce matin, nous avons droit à un petit déjeuner digne des plus grands hôtels. Le linge et propre et je sens bon. Je pense aussi à la chance que j’ai d’avoir là bas, au pays, des gens qui m’aiment et qui comblent ma vie. Bref, autant de choses positives qui sont aussi le carburant du PCT hiker.

Petit déjeuner

Psycho et moi avons décidé d’envoyer un colis de nourriture à Sierra City (Mile 1195) où le ravitaillement est super limité. Il faut aussi acheter de quoi tenir jusque là. Batman (le 3 ème hiker) nous accompagne.

Cindy tient à nous amener au supermarché puis au bureau de poste. Avant de repartir vers le trailhead. Je lui demande si elle accepte une « donation » (quelques dollars) pour la dédommager. Elle refuse tout argent des hikers. Les larmes aux yeux, elle m’explique que c’est un plaisir d’aider. Et « you are a gift for me ».

Hiker Heaven 2
Psycho, Cindy, Viggo et Batman

Au moment des adieux, lorsqu’elle nous dépose au trailhead, l’émotion est forte. Cette aventure est extraordinaire dans toutes ses dimensions. Aussi parce qu’elle nous permet de croiser la route de gens extraordinaires.

My Happy PCT

Premiers pas sur le PCT, puis on déjeune avec Psycho des denrées fraîches achetées au supermarché. Pour moi, c’est sushis, fruits et yaourts. Je laisse partir Psycho. Envie de marcher seul aujourd’hui (à peine 10 miles, vu l’heure).

Une glacière sur le bord su chemin. Je l’ouvre, un inconnu y a déposé des bières dans la glace. Merci. J’en prends une, vais m’asseoir sur un tronc et appelle ma muse. Il y a du réseau. Il y a du bonheur.

Trail magic

Enfin, il est temps de se remettre en mode hiker. Le long d’Echo Lake, je croise de nombreux promeneurs venus passer le week-end. Puis le chemin s’élève, retrouve la neige et va traverser toute une zone de superbes lacs.

Le long d’Echo Lake
Echo Lake

Mention spéciale au lac Aloha, sorte de Groenland en partie pris par les glaces, offrant de magnifiques points de vue.

Aloha 1
Aloha 2
Aloha 3

De nombreux « daily hikers » ont installé leur tente au bord du lac. C’est vraiment l’endroit idéal pour une randonnée d’un week-end. Et vivre quelques sensations fortes dans la neige

PCT still snowy
Vue sur lac

Je continue jusqu’au bout du lac puis le PCT amorce une courbe pour entrer dans une autre vallée. Il contourne Heather Lake, puis Susie Lake. C’est là que je retrouve Psycho en train s’installer sa tente. Le campement est bien situé, en bord de lac et proche d’un torrent.

Heather Lake

C’est aussi le paradis des moustiques. Je sors la tenue de rigueur (pantalon, bonnet, gants) pour dîner à peu près tranquille. Un hiker « cow-boy camper  » (sans tente) nous rejoint pour discuter. Et aussi pour se sentir en sécurité. Il y a quelques jours, un ours est venu dans la nuit éventrer son sac de nourriture qu’il avait placé au pied d’un arbre. Depuis, il accroche tout en hauteur et ne tient pas à passer la nuit seul.

Je rédige quelques lignes puis m’endort assez vite malgré la courte étape et le bruit du torrent.

Peaceful place
Ne rien dire. Juste apprécier le moment.

J 65 – 4 juillet. Mile 1092 (+ repos à South Lake Tahoe )

Nuit tranquille dans notre petit coin douillet en surplomb de la route. Ce matin, le Centre d’information est toujours fermé quand nous partons. Tant pis pour le café chaud.

Tentsite

Une courte étape pour rejoindre le trailhead d’Echo Lake d’où nous ferons du stop pour South Lake Tahoe.

Ne pas glisser

Au menu, quelques beaux lacs, des sous-bois enneigés et deux passages délicats. Puis c’est la descente vers Echo Lake et le retour à la civilisation.

Showers Lake
Effet miroir
Suivez le signe

Nous atteignons le parking vers 14 heures. En ce jour d’independence day, il n’y que 3 voitures. Mon smartphone sonne à ce moment là. Coup de fil de ma muse dans un parfait timing. Nous restons un peu pour faire sécher les chaussures (merci la neige) puis nous dirigeons vers la highway pour faire du stop.

Ce sont deux étudiants brésiliens venus passer le WE à South Lake Tahoe qui nous prennent. Quand on leur explique notre périple, ils n’en reviennent pas. Ils nous posent plein de questions sur le PCT. Les serpents, les ours et la neige, etc… Leur destination en ville est un McDonald’s, ce qui nous convient aussi. On profite du wifi pour chercher un endroit pour dormir… un 4 juillet !!! Tout est plein, tout est cher. On oublie les hôtels et airbnb, hors de prix, pour se diriger vers le campground de la ville. Complet.

Guillermo et Alfnso

Il reste la solution des trails angels (listés sur Facebook), sans trop y croire. On laisse des messages à une dizaine d’entre eux, puis on se dirige vers la plage. L’endroit idéal pour regarder le feu d’artifice et… faire du cowboy camping.

Je reçois alors un message de Cindy (Trail angel) qui remonte le moral :  » Je peux vous héberger, grande maison, plusieurs chambres. Et je peux vous préparer le diner ». Forcément, je lui réponds OK en la remerciant. Elle m’indique l’adresse, un peu en dehors de la ville, et propose de venir nous chercher. Je lui réponds que nous prendrons un Uber (pour ne pas abuser d’une telle générosité). On passe par le Safeway pour acheter deux bouteilles de vin français avant de se rendre chez nôtre hôtesse.

Dans une rue calme et boisée, une grande maison confortable, Cindy nous accueille avec le sourire. Elle a préparé des Ribs au barbecue avec maïs et patate douce. Du melon, une salade, des bières et des glaces à volonté. Le rêve.

Cindy …
…nous a préparé le diner
Psycho and Batman

Un autre hiker (Batman) est présent. Barbe hirsute et oeil pétillant, il est content de partager avec nous « une tonne de générosité » dont Cindy fait preuve.

Une chambre chacun, un grand lit, la douche, la lessive, le wifi… La maîtresse des lieux nous rassure « faites comme chez vous, ne vous sentez pas gênés ».

Ma chambre
Living room
Les « gardiens » des lieux

Sous le regard des deux molosses de la maison (deux pitbulls de la catégorie « On fait peur mais on est gentils »), je profite de ce moment de réconfort, un peu inespéré. Tous les quatre, nous discutons, plaisantons et passons une agréable soirée. Au point de louper le feu d’artifice.

Au moment de se coucher, il règne une atmosphère de détente. Quatre personnes réunies par le hasard et la nécessité. Une veuve ouvrant sa maison à trois hikers traversant le pays à pied. L’harmonie des solitudes.

J 64 – 3 juillet. Mile 1077

Malgré l’emplacement très exposé, il y a eu peu de vent cette nuit. Je me réveille assez tôt et prépare mes affaires tout en observant le paysage plein de calme et de sérénité. La lumière du matin n’a rien à envier à celle du soir. Et rend les marmottes moins timides.

Tentsite au petit matin
Colocataire d’une nuit

La journée commence par une descente, toujours dans la neige, puis en coupant plusieurs lacets. Les traversées de rivières sont de plus en plus faciles.

Pensant que Psycho est devant, je vais faire l’étape en solo, assez rapidement. Et m’apercevoir qu’en fait il était derrière toute la journée.

Le PCT contourne et longe de nombreux lacs. L’étape est vraiment agréable, tant ces étendues d’eau sont paisibles et propices à la détente. On peut y apercevoir des truites dans la clarté des eaux. De nombreux oiseaux nichent à proximité. Et pas un seul promeneur, à part moi, puisque les routes d’accès sont encore fermées.

Tamarack Lake
Upper Blue Lake

En montant régulièrement sur les lignes de crête, le chemin traverse encore quelques névés vertigineux.

Suivez le chemin

Mais il s’est mis résolument au vert. Voire au multicolore, avec de plus en plus de fleurs. Leur parfum embaume l’air à chaque pas.

PCT en mode estival

Dans la montée de Mokelumne, totalement à découvert, je me retrouve face à un ours (couleur brune). Il s’arrête aussitôt de marcher, m’observe. Je fais de même, puis, ne sachant que faire, j’écarte les bras avec les bâtons de marche. Aussitôt, il se retourne et se met à fuir. Je reste un instant sur place pour tenter de le filmer. Puis je reprends le chemin tout en me disant que l’on finit par s’habituer à tout sur le PCT (ours, rattlesnakes, traversées de torrents…).

Encore un peu de neige dans les sous-bois et sur les versants nord, mais la montagne est maintenant en mode estival. J’atteins l’objectif du jour, Carson Pass, où le chemin croise une route. Pas de trail magic et le centre d’information (qui offre des sodas aux PCT hikers) est fermé. Il n’est que 17 heures.

Carson Pass
Carson Pass Info Center

Psycho me rejoins 45 minutes après, et, déception contenue, nous décidons de camper de l’autre côté de la route sur un endroit en hauteur et tranquille. Au cas où, demain matin, nous aurions la surprise agréable de voir le centre d’information ouvrir.

Il ne reste que 14 miles à parcourir pour aller à South Lake Tahoe. L’endroit est très touristique et probablement bondé en ce long week-end d’indépendence day. Ce sera donc la difficulté du jour de trouver un endroit pour y loger.

The Nipple (No comment )
Séchage de tente avant campement

J 63 – 2 juillet. Mile 1056

Les cours d’eau autour de notre emplacement sont gelés ce matin. Il a fait vraiment froid cette nuit. Pour autant, j’ai dormi comme un loir.

Nous ne décollons qu’à 8 heures. L’objectif est de faire au moins 20 miles, malgré les très nombreuses zones enneigées. Le chemin alterne les montées et descentes, dans des paysages contrastés.

Vers Wolf Creek Pass

La montagne est constituée ici de roche volcanique, sombre et friable. L’enneigement y est encore important, notamment sur les versants nord, ralentissant fortement la progression.

Paysage classique de cette section

Il faut veiller à ne pas marcher sur les ponts de neige, devenus de vrais pièges. Ni aux abords des rochers, où l’on s’enfonce

Les ponts de neige …
… sont de vrais pièges

profondément. Encore moins se trouver sur la trajectoire d’une coulée de neige.

Petite coulée de neige
Avec quelques dégâts

Dès que le chemin est dégagé, c’est un vrai plaisir d’y évoluer.

PCT mode dry
Et chemin visible

A Ebbetts Pass, le PCT croise une petite route de montagne. De loin on aperçoit un groupe de hikers autour d’une table. Yes, trail magic !

Trail magic

C’est ici qu’un trail angel, Chipmunk, retraité, offre pendant 2 mois (depuis 9 ans) nourriture, boissons, réconfort aux PCT hikers. Ce colosse de 2 mètres est aux petits soins pour nous, il met à disposition une trousse de pharmacie, un bloc de recharge pour les appareils électroniques, des tables, des chaises… Il nous cuisine même des oeufs au chili. Nous le remercions comme il se doit, touchés par tant de générosité. Il refuse toute forme de don et considère que c’est lui qui a « la chance de rencontrer des gens extraordinaires ».

Chipmunk
Big Chipmunk, amazing guy !
Préparation des oeufs au chili
Bon appétit
Rassemblement de hikers

Nous repartons, totalement reboostés, pour avaler les miles restants. Encore un peu de neige, puis le paysage se dévoile laissant entrevoir une superbe zone lacustre.

Nord Sud
Kinney Lake

Pendant deux heures, nous progressons, Psycho et moi, au même rythme que 3 autres hikers, dans des vallées dégagées et sous des barres rocheuses.

Après 22 miles, nous arrivons dans une zone de crête, au pied du Raymond Peak, pour y établir le campement. L’endroit est relativement exposé au vent, mais, au moins il est sec. Les deux miles enneigés qui suivent n’offrent rien de bon.

Campement
Vue panoramique

Le dîner est vite expédié (on avait pris de l’avance avec le trail magic), en profitant toutefois de la vue sur le ciel flamboyant de cette fin de journée.

Nous ne sommes plus qu’à 35 miles de South Lake Tahoe, soit 1,5 jour. Où nous comptons profiter des festivités du 4 juillet.

Je stabilise bien la tente, car le vent souffle fort, m’installe dans le sac de couchage et choisis une playlist pour m’endormir. Les classiques de la Motown viennent avantageusement couvrir le sifflement du vent. Ain’t no mountain high enough (Marvin Gaye).

J 62 – 1er juillet. Mile 1034

Une matinée classique de reprise du trail : douche chaude (parce que c’est le luxe du hiker), petit-déjeuner de roi (avec razzia sur les creamy cheese et les fruits) et autostop. Ce matin, Cathy, championne de stand up paddle, nous amène jusqu’à la jonction. J’ai pris un abonnement pour les places à côté d’un chien puisque je me retrouve à lier connaissance avec Lolita, une pitbull affectueuse.

Cathy et Lolita

Puis Barbara, une mamie sympa qui se rend à SF nous amène jusqu’à Sonora Pass. Les 20 minutes de discussion la passionnent (elle dit avoir gagné sa journée) et elle nous fait un « big hug » avant de repartir.

Nous ne démarrons qu’à 11 heures. D’abord, en remontant en ligne de crête. J’ai l’impression que la neige ne va pas nous embêter. Le paysage laisse entrevoir de nombreuses zones sèches.

Ça fond, mais pas assez vite
Les versants au sud, c’est le top

Mais, le PCT made in snow n’a pas dit son dernier mot. Et sous les arbres, derrière les barres rocheuses, tous les versants Nord, il y a encore quantité de neige.

En traversant un névé, je m’enfonce jusqu’à la hanche, ma jambe gauche se retrouve bloquée entre deux roches volcaniques très abrasives. Plusieurs coupures et la peau arrachée sur 20 cm. La neige se colore en rose. Bien sûr, cela reste une blessure superficielle qui cicatrisera vite avec le soleil, mais c’est le genre d’incident qui peut causer une fracture.

En descendanr dans les vallées, on recommence le parcours du combattant et la course d’orientation tant les zones boisées sont très enneigées.

Sierra is not over
Hiker on ice

Ce genre de journée de reprise, c’est un mix entre l’excitation de reprendre la marche (comme une drogue addictive) et la fatigue dûe au relâchement du jour de repos. Pour autant, nous essayons de compenser la reprise tardive et marchons jusqu’à 19h30 pour trouver un emplacement sec après 17 miles.

Lumière du soir

Ce soir, il n’est pas question de philosopher sur la vie de bohème, ni d’apprécier la performance sportive du jour, mais tout simplement d’aller se « pieuter » au fond du sac de couchage et de passer une vraie nuit de sommeil pour se remettre dans le rythme.

J 60/61 – 29 et 30 juin. Sonora Pass (+ repos à Bridgeport)

Du haut d’EmigrantWild on aperçoit la highway 108. Cette route de montagne qui passe par le col de Sonora Pass. Elle est une porte de sortie pour rejoindre une ville de ravitaillement comme Bridgeport, à l’est. Mais c’est aussi la fin de la haute Sierra Nevada.

Après plusieurs semaines d’altitude (souvent au dessus de 3000 mètres ), les prochains jours marqueront la transition vers le NorCal (le Nord de la Californie).

En ce samedi matin, il nous reste 15 miles pour atteindre Sonora Pass.

Sonora…

Après la tempête de neige d’hier soir, je suis heureux de constater que le ciel s’est éclairci. Les premiers miles sont donc très agréables, sans difficultés. La principale traversée de rivière est grandement facilitée par … un pont.

Enfin un pont

Puis s’amorce tout doucement une transition dans les paysages traversés. Moins de végétation, des pentes plus fortes et une montagne sombre de type volcanique. Le chemin, lorsqu’il n’est pas recouvert de neige, est un tapis de pierres de lave.

Dernière montée
2019 année neigeuse ?
La technique du tout droit

Le PCT monte rapidement en ligne de crête et va y rester jusqu’à la descente vers Sonora Pass. C’est un plaisir de cheminer ainsi en dominant les vallées et les derniers contreforts de la Sierra.

Sur les crêtes còté sud
Sans neige
Chemin en balcon

Pour la descente finale, nous optons pour la technique du glissading sur 200 m.

Glissading

Il est 14 heures quand nous atteignons la route. Peu de voitures et pas le fameux camion de Sonora Pass Resuply. Nous sommes les seuls hikers du jour.

Signe du PCT à Sonora Pass
Sonora Pass
Heureux d’être arrivé

Autostop pour Bridgeport. La 3 ème voiture qui passe, un pick-up, s’arrête et nous prend. Michael s’excuse presque de nous trimballer dans la malle (ses places arrière étant encombrées), mais nous trouvons cela plutôt cool.

So cool

La route est plaisante et les paysages spectaculaires. Nous nous arrêtons à un petit parking pour prendre quelques photos d’un point de vue sur la vallée. Quelques touristes curieux viennent nous parler. On leur raconte notre odyssée. Ils sont ébahis et nous posent plein de questions sur le PCT. Puis, Brian (un texan admiratif) nous offre une bière fraîche pour l’occasion. Cool le retour à la civilisation !

Brian et Michael. Trail angels
Crocodile et Viggo

Michael – qui ne va pas jusqu’à Bridgeport, nous dépose à un croisement. Nouvelle séance d’autostop. Cette fois-ci, c’est Dave, dans sa vieille Corolla poubelle qui nous prend. D’emblée il nous propose de la weed (on décline gentiment) et se met à nous parler de tout et de rien avec entrain.

Sur la banquette arrière encombrée des restes de trois mois de fast food, j’ai (encore) le privilège de fraterniser avec Tank, 60 kg d’affection canine et de bave . Heureusement, le trajet sera court.

Bridgeport est une toute petite ville qui pourrait servir de décor à 90% des films US. D’autant plus que tous les bâtiments se sont parés des décors patriotiques pour le 4 juillet.

Nous allons y passer un jour et demi pour nous reposer et préparer la suite du périple. Opération reprise de poids, décrassage et …siestes.

Ce dimanche, nous faisons nos adieux à Crocodile – désireux de reprendre le chemin et toujours pressé – sans garantie de le revoir. Pour Psycho et moi, Crocodile est un mystère. Il a une énergie incroyable et l’envie de prouver qu’il est fort. Mais ne sait pas, ou ne peut pas savourer le moment présent. Il n’aime pas se reposer, il mange peu (et a beaucoup maigri) et est toujours anxieux sur ce qui va venir. Pour autant, je suis admiratif de sa capacité à surmonter la fatigue et les difficultés.

Crocodile D.

Psycho et moi passons ce dimanche à glandouiller, lire, appeler les proches, regarder des films etc… En appréciant l’ambiance dominicale de cette toute petite ville sans attrait particulier. Mais une soirée burger au Rhino Bar, dans une ambiance chaleureuse et typiquement américaine, ça ne se refuse pas.

Devant Rhino’s bar

Demain, je repars sur le PCT avec l’objectif d’être à Lake Tahoe pour Independence Day. C’est à la fois une continuité de l’aventure et une nouvelle page, car la Haute Sierra sera passée et je rentrerai dans le 3ème mois de cette aventure. Si on vous demande des nouvelles du gars qui marche entre le Mexique et le Canada; tout simplement, je vais bien. 😉

Encore une fois je vous remercie (vous êtes nombreux à me suivre et me soutenir) et vous souhaite de belles vacances d’été.

Encore 1600 miles

J 59 – 28 juin. Mile 1001.

Ça y est ! Sous une averse de neige, dans le vent glacial de cette fin de journée, un peu après la jonction du West Walker River trail, j’ai passé le millième Mile.

Vers Dorothy Pass

Aucune inscription, ni panneau, juste un point imaginaire sur un sol enneigé. Peut-être ce petit sapin torturé par le vent ou ces rochers escarpés… Peu importe, le symbole est accessoire. Juste envie de crier « Putain, yesss… 1000 miles ! « .

Parce que le PCT alterne le meilleur et le pire. L’édition 2019 sera marquée par les caprices de la météo. Il neige un 28 juin !

Ciel menaçant

C’est d’ailleurs tout ce que je peux retenir de cette journée. Hormis une dizaine de traversées de rivières et un parcours à 80 % enneigé. Le col du jour est le Dorothy Lake Pass qui marque notre sortie du Yosemite Park.

L’hiver en été

J’ai passé la journée à arpenter des montagnes russes. Une alternance de paquets de neige de 3 à 4 mètres de haut, qu’il faut franchir en suivant vaguement un chemin qui se dissimule sous le manteau blanc. Exténuant !

Dessous c’est plat

Peu de photos. Un peu comme si cette overdose de neige annihilait mes envies de clichés. J’aurais pourtant bien voulu immortaliser ce gros ours noir traversant la rivière Tilden Creek, juste après nous. Mais mon smartphone était encore dans un sac étanche.

Je campe cette nuit dans un endroit à peu près « sec », sous les pins. J’ai diné, à l’abri, sous la tente, en quête de chaleur et de solitude. Dehors, il neige et le vent souffle fort. J’ai ma playlist préférée sur les oreilles, volume ++. Et je ne peux m’empêcher d’apprécier ce moment hors du temps.

J’ai froid, j’ai faim. Je me sens vivant .

Les failles sont parfois plus belles que la surface
Still standing

J 58 – 27 juin. Mile 982

Je m’attendais à une journée de montagne classique et tranquille. J’ai vécu des moments plus forts et plus flippants qu’à Forester Pass ou Mather Pass.

Départ à 6h30

La neige. Toujours la neige. A des altitudes moindres que dans le sud Sierra, elle est présente partout. Et complique sérieusement la progression.

Smedberg lake

Froid polaire aux premières heures de la journée. Je garde la doudoune et les gants pendant 3 heures. La montée vers Seavey Pass est pénible sans être réellement difficile. Comme toujours, le chemin contourne quelques beaux lacs juste avant le col.

Seavey Pass

Seavey Pass est en Ligue 2 des cols de la Sierra, tant il est insignifiant et peu caractéristique du passage d’une vallée à une autre. Mais sa descente est extrêmement compliquée. Le chemin initial, sous 2 à 3 mètres de neige, est un itinéraire qui longe en surplomb, à flanc de montagne, la rivière Kerrick Creek.

Au dessus de Kerrick river
Crocodile en équilibre

On se retrouve à marcher en dévers sur une neige trop souple, au risque de dévaler, à la moindre inattention, la forte pente. Sortie du piolet obligatoire. Nous allons passer deux heures à progresser difficilement sur des portions « casse gueule ». Enfin arrivés en fond de vallée, les jambes tétanisées, le repos est fugace. Car il reste à traverser la rivière. Je remonte jusqu’à un log (arbre couché en travers) et suis récompensé par la rencontre avec un magnifique cerf. Il arbore fièrement son trophée et traverse facilement la rivière sans trop me calculer.

Easy
Jeune cerf

Ensuite, nous allons remonter très fortement plusieurs lacets sur un chemin rocailleux pour basculer dans Stubblefield Valley.

Sans être réellement fatigué, mais ayant vécu quelques émotions fortes, j’ai envie de poser la tente sur un superbe emplacement ensoleillé et de profiter de cette fin d’après-midi. Sans trop se faire prier, mes comparses acquiescent. 15 petits miles dans de la neige de m…. ça use. Après tout, nous ne sommes qu’à un jour et demi de Sonora Pass.

Camouflage

Dans cette quête de l’inutile, il y a une surenchère à éviter. J’aime marcher, avancer, bouffer des miles. Mais une telle aventure prend tout son sens autant dans la progression que dans les temps de repos et de contemplation. Il y a un rapport au temps qui n’est plus le même que dans le quotidien de nos vies de labeur. Il m’arrive de moins en moins d’être dans un esprit de « compétition » contre moi-même. De penser que ralentir ou s’arrêter est une faiblesse. L’alternance des pauses et des temps de progression, le rythme des journées et l’envie de « vivre dans l’instant » font toute l’harmonie de cette aventure. Un peu comme les silences de Mozart.

Repos
Contemplation