J 88 – 27 juillet. Marble Valley (Mile 1624).

Ce matin, je prends mon temps. Après une agréable nuit au parc, je me laisse tenter par un café / croissant / smoothie dans l’unique coffeehouse ouvert ce samedi matin. Excellent choix. J’ai donc un peu traîné, histoire de profiter de l’ambiance cosy et du wifi.

Vers 10h30, je me mets en quête d’une voiture pour rejoindre le PCT. Je me poste face au minuscule musée de la ville et c’est Molly Macgowan (78 ans) qui s’arrête.

Little muséum
Vintage car

Ce petit bout de femme, originaire d’Etna, est une ancienne patineuse professionnelle. Elle a fait deux fois les JO, a voyagé dans le monde entier avec Holiday on Ice. Encore maintenant elle participe aux championnats vétérans. Sur les 30 minutes du trajet, je la questionne sur sa carrière et elle est intarissable. Quand les gens parlent ainsi de leur passion, ils captent mon intérêt et suscitent une reelle admiration tant sur le sujet que sur l’énergie qu’ils émettent. Miss Molly, vous êtes « amazing ».

Molly McGowan la championne

A Etna Summit, au moment de prendre le départ (il est déjà 11 heures), je tombe sur Wesley (Psycho) qui arrive. J’avais raison, il n’est qu’une demi journée derrière. Nous discutons un peu, je lui recommande le Parc et quelques adresses. Et lui donne RV à Seiad Valley ou Ashland.

C’est parti, à 11h30 pour une étape qui ne fera pas 30 miles. L’air est épais et saturé de fumée. Celle-ci recouvre la montagne d’une forme de brume et donne un côté mystérieux à l’ensemble.

Le PCT n’est pas fermé mais, faute de réseau, il va falloir être vigilant sur l’éventualité d’un incendie. Celui en cours qui provoque cette fumée n’est qu’à 40 miles. Ici, me disait un habitant d’Etna, la forêt brûle tous les ans.

Smoky air
Forêt brûlée

Le chemin, enfin, progresse le plus souvent au dessus des arbres, à flanc de montagne. Et parfois, en ligne de crête. Et même s’il fait très chaud dans ce décor minéral sans ombre, je préfère cela aux sentiers en forêt.

Le chemin en balcon
En crête
Tantôt fleuri
Tantôt minéral

Quelques beaux lacs agrémentent l’étape. L’occasion de faire une pause fraîcheur, car outre la chaleur, l’air enfumé provoque une forte soif.

Shelly Lake
Shelly Lake 2
Fisher Lake
Fisher Lake 2

Il est déjà 19h30 quand j’entame une descente vers une clairière pour passer la nuit. Entte deux coulées de roche marbrée très claire, une petite prairie abrite un ruisseau, une cabane forestière, quelques beaux emplacements pour camper. C’est aussi, semble-t-il, le territoire d’un grand cerf qui va devoir tolérer ma présence pour une nuit.

Roche de marbre

Je remplis 3 litres d’eau et dîne de quelques tortillas avocat/cheddar en écoutant des podcasts. Mr Cerf tourne autour de la tente et je lui jette des regards en mode « essaye un peu, tu verras ». Il n’insiste pas et part négligemment vers la cabane.

Un grand cerf à sa fenêtre…
En quête de nourriture
Voici la mienne

J’ai plutôt aimé cette journée, sans grande surprise, offrant un parcours agréable et en balcon sur les vallées. Demain sera différent, car il reste quand même 31 miles pour atteindre Seiad Valley, dont – ma bête noire – une interminable descente de 22 miles.

J 87 bis – 26 juillet. Impressions au soleil couchant.

Sur un mur du parc, quelqu’un a écrit d’un trait de craie: « no filter needed, no comfort zone, just life « .

Parfois je me demande pourquoi je fais tout ça. Non pas que je regrette un seul moment de cette aventure. Ni même que je cède à une certaine mélancolie dans cette longue traversée. Mais plutôt pourquoi j’ai senti en moi ce besoin si fort de sortir du cadre d’une vie en apparence bien rangée. De bousculer ce qui convient à la plupart de mes semblables. Sécurité, confort matériel,  habitudes rassurantes, assiettes pleines et idées claires.


Y aurait-il un insatiable besoin de liberté ? Ou plus encore, celui d’avancer, d’aller de l’avant et de vivre intensément chaque nouvelle journée ? Éprouver le goût et la valeur des choses simples, laisser libre cours à l’imagination, à la créativité, à la contemplation… Accepter le risque comme une chance ? Celle de découvrir notre nature profonde, d’apprivoiser nos failles et nos forces, de dépasser un peu ce que nous croyons être ?

La fameuse zone de confort. On peut mettre des années à la construire, à la peaufiner. S’y épanouir et …s’y oublier. Car il faut bien du talent pour se connaître en « temps de paix ».

J’ai le lointain souvenir d’une question posée en cours de philo: « si on supprimait tous les malheurs est-ce qu’on serait heureux ? ».

Je crois que, quelque part, notre existence moderne incarne ce projet presque dogmatique de limiter tout risque ou toute source de malheur. On s’assure, on se soigne,  on prévient, on épargne, on mange sain, on investit, on se forme, on évite et on projette… Paix et confort pour tous.
J’ai eu ma part. Je me suis drogué au copier-coller des jours tranquilles. Un métro boulot dodo rassurant et convenable.
Mais j’ai aussi aimé les jours de neige, les jours de grève, les pannes d’oreiller, les gueules de bois, les nuits blanches et les imprévus.

C’est un peu tout cela que je suis venu chercher dans cette itinérance au parfum d’aventure. Au final, quelque soit le cadre, le relief, l’intensité, le danger et l’inconnu, on n’est jamais confronté qu’à soi-même.
Et c’est un rendez-vous à ne pas manquer.

J 87 – 26 juillet. Mile 1599 puis Etna.

5 petits miles et puis s’en va …. se reposer à Etna. Il sera temps de faire decrasser le moteur, de nettoyer la carrosserie et de refaire le plein. Sans oublier de boire quelques bières pour être au diapason des « festayres » des fêtes de Bayonne. Clin d’oeil au pays.

Le réveil au bord du lac, c’est juste magique. Toujours cette quiétude et cette lumière douce. L’impression de solitude n’est en rien angoissante Bien au contraire, le lac est caché en hauteur du chemin et à l’abri des regards. On s’y sent en sécurité.

Réveil au bord du lac
Smith Lake en contrebas

Que dire du parcours du jour ? J’ai pris mon temps et apprécié le paysage (et oui tout arrive) plus varié que ces derniers jours.

Paysage du Klamath NF
Paysage du Klamath NF
Encore un tout petit peu de neige
Verte Californie

Au croisement de la Sawyer Bar road, la première voiture qui passe s’arrête. Je pense qu’ici, le PCT est une institution et qu’aucun autostoppeur ne reste sur le carreau. Mes conducteurs (un couple sympa qui se rend « à la ville » d’Yreka) m’offrent même 2 tokens pour une bière gratuite chez Paystreak brewing.

Welcome PCT hikers

Etna est un gros village posé au milieu de la Scott Valley. Il dispose de tout ce dont un hiker a besoin: quelques hôtels et restaurants, une boulangerie, une brasserie, un general store, un supermarché, un bureau de poste, une piscine extérieure (accessible gratuitement) et un petit parc municipal autorisant le camping aux PCT hikers. Ce dernier dispose de sanitaires, douche (5$), tables, station de recharge et wifi ouvert. Que demander de plus ?

Au general store, j’achète deux barquettes de fraises et un soda puis m’installe dehors à l’ombre pour manger. Je retrouve « Savage beast » Jessica en train de ranger son réapprovisionnement dans son sac. Elle est arrivée une heure avant moi et compte repartir ce soir. Il y a aussi Mejicano, que je vois pour la première fois, un mexicain parti le 7 avril. Nous discutons et partageons notre apéro insolite – les fraises ont du succès – avant d’aller manger un hamburger au resto voisin. Sans oublier d’utiliser les jetons pour une bière gratuite.

Savage beast et Mejicano

L’après-midi est vrai moment de détente au parc. Ma tente installée à l’ombre, je prends une douche, lave quelques vêtements et profite du wifi pour passer quelques appels. Puis entre deux posts sur le blog et quelques photos des biches peu effarouchées qui se baladent, je fais une sieste.

Camping au parc municipal
Faune locale
Biche et ses 3 bambis.

En fin d’après-midi, je salue Jessica et Mejicano qui repartent sur le PCT, puis me balade dans Etna avant d’opter pour le resto du soir.

Rue principale
Mini librairies
Elle roule encore
Restaurant Distillerie

Je choisis de dîner dans la superbe brasserie-distillerie Denny BarCo pour une vraie pizza au feu de bois. Beaucoup de clients ce vendredi soir et une ambiance à la fois classe et chaleureuse. Je m’offre même un cocktail en guise de dessert. On est loin du quotidien du PCT hiker, mais il faut aussi ce genre de moments pour tenir sur la durée de l’aventure.

En sortant du restaurant, je constate que l’air du soir est saturé de fumée. Cette brume provient d’un feu de forêt qui sévit depuis 2 jours dans le sud Oregon. Le PCT qui passe plus à l’ouest n’a pas été fermé. Mais il faudra composer avec cet air enfumé.

Etna dans la brume du soir

Quelques messages à Psycho qui est sans doute 1/2 journée derrière moi, un dernier tour sur le blog, puis c’est l’extinction des feux. Une journée vraiment relaxante.

Ancien blason du PCT
Un bon spot pour la nuit

J 86 – 25 juillet. Paynes Lake (Mile 1594).

Et oui, même pas 30 miles !!! Mais le lac est trop beau, invitant à se poser au calme, se baigner et passer la nuit sur le rivage.

Bon, il ne faut pas exagérer. Je viens de réaliser une troisième grosse journée. Toujours en ayant aussi mal aux pieds. Toujours en étant aussi peu « emballé » par le paysage.

Ma carotte, c’est de passer demain un gros « nero » day (near zero) dans la petite ville d’Etna. La route qui y mène n’est qu’à 5 miles.

Je suis parti ce matin à 6 heures. Ayant dormi rapidement et profondément, je m’étais réveillé à 5 heures sans pouvoir me rendormir. Les premiers miles, à la fraîche, sont vite avalés. Le chemin sort de plus en plus de la forêt pour se retrouver à flanc de montagne. Le relief est très accidenté, composé d’aiguilles de granit et d’eboulis. Beaucoup d’arbres brûlés ajoutent une touche de désolation à cette montagne du Nord Californie.

Le chemin change parfois de versant, histoire de nous remettre une couche de Mont Shasta. Mais aussi de traverser quelques ruisseaux (rares) bienvenus. Et comme on finit par s’habituer à tout, je trouve même que le paysage gagne en intérêt à partir de l’entrée dans le Russian Wilderness. 

Entrée dans Russian Wilderness
Le PCT sort du bois
Et prend de la hauteur

Vue panoramique, passages vertigineux, lacs d’altitude et nombreux ruisseaux. Avec de temps à autre, une vue sur la Scott Valley et ses anciennes mines.

Jackson Lake
Au loin, Scott Valley
Lys de montagne

Je croise quelques randonneurs à la journée. L’un deux, habitant Etna, m’apprend que la Scott Valley est le coeur de revendication de la création d’un 51eme état : le Jefferson State. C’est loin d’être une plaisanterie et basé sur une réalité historique. Et puis, ce qui m’amuse c’est quand il ajoute : » la Californie est déjà suffisamment grande. Ici elle ne sert à rien ». Sentiment partagé par un PCTiste qui n’en finit pas de marcher … en Californie.

J’ai bien pensé poursuivre mon chemin jusqu’au Mile 1599 pour rejoindre Etna dès ce soir, mais j’avoue avoir vite abandonné cette idée. D’abord je suis fatigué par ces grosses étapes. Ensuite, j’aurai plus de chances d’avoir un « ride » demain matin plutôt que vers 20h00 ce jour. Enfin, il y a ce spot d’enfer qu’est le Paynes Lake.

Paynes Lake 1
Paynes Lake 2

J’installe la tente, au bord de l’eau, entre deux arbres. Puis je me mets en boxer pour une baignade de 30 minutes dans une eau tempérée (Le lac est chauffé par le soleil toute la journée). Intense sensation de liberté. Autour, il n’y a rien, ni personne.

Chambre avec vue sur piscine

Je m’allonge sur un grand rocher plat pour sécher. J’observe les ronds dans l’eau (truites) et le ballet des libellules. Toute la fatigue accumulée semble s’être évaporée et laisse place à un profond sentiment de bien être.

Lake Placid

Je dîne avec Katie Melua, Norah Jones, Damien Rice, Muse et quelques autres. Chacun à sa manière semble en harmonie avec cette soirée au bord d’un lac perdu dans … l’Etat de Jefferson. Et je vis intensément la chance que j’ai d’être ici.

Seasonal stream
Klamath valley

J 85 – 24 juillet. Mile 1565.

Ça va un peu mieux. J’ai dévoré mes sachets de beef Jerky et les tortillas au cheddar au petit déjeuner. Pas très conventionnel mais efficace sur le plan énergétique. Et pour éviter les épisodes de soif intense d’hier, j’ai bu 2 litres ce matin. Évidemment ça multipliera les micro pauses techniques.

Montagne granitique sèche et forêts brûlées sont au menu du jour. Le chemin sort du bois et s’offre davantage de panoramas. Pour autant, il n’y a rien de sensationnel.

Je commence à sentir des douleurs aux pieds. Ils sont en train de s’habituer aux nouvelles chaussures. C’est classique (pour moi), notamment dans les descentes.

La journée passe vite. En mode solo, je ne rencontrerai que deux hikers en 12 heures de marche. Marche introspective et quasi automatique, je maintiens un rythme élevé malgré la chaleur et le terrain accidenté. Spotify est mon ami. Seuls les parterres de fleurs me tirent de mon état hypnotique.

Trou de verdure, fougères et lys
Tapis de fleurs.
Marguerites mauves

Je ne fais quasiment pas de pause déjeuner. Normal, vu ce que j’ai avalé ce matin. En revanche, j’ai décidé de mettre à sec tous les ruisseaux de la région.

Peu de monde sur le PCT

Au croisement de la highway 3 (je ne vois pas le trail magic…), il y a un campground où j’avais projeté de passer la nuit. Mais pas d’eau. Aussi, malgré la fatigue et les pieds en compote, j’entame la montée qui suit pour faire 5 miles jusqu’au prochain campement proche d’un point d’eau. A 20h50, je pose mon sac au mile 1565. A 200 mètres d’une source et sur un replat un peu à découvert (aéré, peu de moustiques). Terme d’une étape dantesque.

So far so quiet

Après un lavage des pieds et des jambes – trop de poussière – et un repas frugal, je me glisse dans le sac de couchage et je commence à compter les moutons. Je crois bien que je me suis endormi avant le dixième.

Vue à gauche
Vue à droite

J 84 – 23 juillet. Mile 1529.

Je pars du campground à 6h30 en saluant chaleureuse ment Howard et Doug qui se préparent à faire le trail des Crags. De mon côté, je suis le tracé du Flume trail qui rejoint le PCT sans avoir besoin de revenir vers la jonction de Kettlebelly.

Les 8 premiers miles sont plutôt tranquilles, à la fraîche, avec une vue sur les Castle Crags. C’est une formation rocheuse originale, haut lieu d’escalade et attraction touristique locale. Par ailleurs, ces aiguilles de granit marquent l’entrée dans les « Trinity Alps ».

Castle Crags

Mais la balade de santé ne dure pas. Vers le Mile 1510, c’est le début d’une montée qui va durer 6 heures. Pas réellement difficile, mais sous une chaleur moite qui me fait boire énormément, je multiplie les pauses sans raison particulière. Boire, retirer les chaussures (pourtant hyper confortables), m’allonger sur le dos, etc… Bref, je suis en mode « lazy », sans doute fatigué de mes précédentes longues étapes. Quand c’est comme ça, je choisis l’option « musique sur les oreilles » et marche robotique. Voyage intérieur de temps à autre interrompu un hochement de tête pour saluer un autre hiker ou pour prendre une (rare) photo. L’inspiration naît souvent de l’ennui.

Pour une fois, j’apprécie les longs passages sous la frondaison où la température est bien plus clémente qu’à découvert. Le paysage se résume à d’immenses forêts et à l’omniprésence du seigneur Mount Shasta, sans doute leader des sommets photographiés par les hikers.

Shasta suite…
…Et fin

Je profite de la proximité d’une source pour établir mon campement à un endroit dégagé avec vue … sur le Mont Shasta. Pas de coucher de soleil, mais un ciel paisible parsemé de quelques nuages (hélas non annonciateurs de pluie). Presque 30 miles pour une journée « en dedans ». Le corps et les chaussures ont fait le job pendant que l’esprit construisait patiemment un « échafaudage mental » pour tenir.

Ciel du soir

Il fait plus frais ce soir. La récompense d’avoir gagné en altitude. Je dîne rapidement (ah les ramen rehydratés à l’eau froide !) et me réfugie dans la tente, non pas à cause des moustiques, mais plutôt de dizaines de guêpes qui semblent bien plus menaçantes. Je dois être proche d’un essaim sauvage.

Emplacement du soir

J’hésite encore à m’arrêter à Etna (petite localité à 1 jour et demi de marche) ou de poursuivre vers Seiad Valley, dernière ville avant l’Oregon. J’ai suffisamment de nourriture pour 4 jours. Je me deciderai au terme de l’étape de demain.

Il y a comme un empressement à en finir avec la Californie. Rien de logique sinon la force du symbole. Allonger les étapes, éviter le vortex des villes, se projeter sur plusieurs jours, alors que l’essence même de cette aventure est dans le lâcher prise… Je ne suis pas à une contradiction près.

Et puis, peut-être que tu me manques.

J 83 – 22 juillet. Castle Crags campground (Mile 1502).

On se calme. On se calme. Après deux grosses journées, je me contenterai de 18 miles pour diverses raisons. La principale est la fatigue accumulée pendant ces chaudes journées.

Je pars très tôt ce matin pour profiter de la relative fraîcheur des premières heures. Notamment pour les 7 premiers miles en montée.

Toujours ce même scénario de chemin avec vue sur … rien. Rien que des arbres, élégants, immenses, imposants, mais n’offrant que rarement la possibilité d’avoir une vue ouverte sur cette superbe région.

Par une succession de « switchbacks » (virages), le chemin monte vers un plateau un peu « decoiffé », d’où, enfin, je peux apercevoir le Mont Shasta.

L’attraction locale est le prétexte à de nombreuses photos. Il est vrai qu’il se la raconte beaucoup avec son altitude moyenne, mais il a le charme des monts solitaires (Ventoux, Fuji, Kilimandjaro…) avec sa couronne de neige et son écrin de verdure tout autour.

Avant d’entamer la longue descente qui mène jusqu’à la vallée et l’interstate 5, je scrute le GPS en quête d’une piste forestière. A la fois parce qu’elle permet (parfois) d’aller plus vite mais surtout parce que la vue y est plus dégagée. Il y en a justement une, ancien tracé du PCT qui coupe l’immense boucle du Girard Ridge. Je l’emprunte sans hésiter. La piste est peu entretenue et s’enfonce dans une végétation dense, où règne le poison oak, plante urticante et terreur des randonneurs. Je continue au GPS sur une pente forte et galère 30 minutes avant de retrouver le PCT. Mais l’option « tout droit » m’a permis de gagner pas mal de temps avec mes godasses pourries.

Parce que l’objectif du jour c’est bien de rejoindre le general store de Casrella et de récupérer mon colis REI avec de nouvelles chaussures.

Les derniers miles vers Castella sont en descente. Avant de croiser la ligne de chemin de fer et l’autoroute, le PCT rejoint une large rivière (Sacramento river). Quelques pêcheurs à la mouche esquissent de beaux gestes au milieu de l’eau. Il y a de la grâce dans cette pêche, comme une chorégraphie en milieu sauvage.

Sacramento river
Et ses pêcheurs

Je m’arrête pour observer et manger un morceau. Il n’est que 11h00 mais, les jours de réapprovisionnement, j’ai tendance à finir ce qui me reste.

Puis j’effectue les derniers miles, off trail, qui mènent jusqu’au campground puis au general store (Admiratti) de Castella. L’endroit est en fait constitué d’une aire de repos boisée, d’une station essence, d’une épicerie et d’un bureau de poste.

Admiratti store

Comme mon colis n’arrivera que vers 15 heures, je repars vers le campground pour m’y installer. Un emplacement (le 25) est prévu pour les PCT hikers. Il y a même une hiker box avec notamment des jetons de douche. Je pose ma tente, vais recharger le matériel électronique aux sanitaires et prendre une douche. Puis je m’installe sur le matelas gonflable pour une sieste sous les pins.

Emplacement réservé aux PCT hikers

Deux hikers américains retraités me rejoignent. Ils parcourent un morceau du PCT chaque année, avant d’être rejoints par leurs épouses pour un tourisme plus cool. L’un d’eux (Howard) collabore avec la PCTA pour animer leur site web et rédiger des articles dans leur revue. Nous discutons beaucoup. Des anecdotes, des rencontres, de la traversée de la Sierra…

Doug et Howard, papys flingueurs

Il est très intéressé par le blog 24miles.fr et souhaite mettre en avant les blogs rédigés dans une langue étrangère. Le PCT doit gagner à être davantage connu hors USA. (même si 50 % des hikers rencontrés ne sont pas américains).

Nous échangeons quelques adresses (Ils habitent Seattle et ont un ami français qui a un appartement en Airbnb à Portland) et bons plans (restos de seafood, festival de rock alternatif, breweries) en prévision de mon road trip post PCT. L’après-midi passe tranquillement.

Je repars au general store et … ô miracle, UPS est en train de livrer mon colis. Nouveau modèle d’Altra, nouveau confort, je revis. Mes pieds vont me remercier. Traditionnelle photo des anciennes et des nouvelles shoes. Puis, avec un pincement au coeur, je jette à la poubelle la paire qui a vécu 700 miles et traversé toute la Sierra, les torrents, les cols enneigés, les éboulis, etc… « Objets inanimés avez vous donc une âme »…

Goodbye my friends

De retour au campground, je suis presque pressé d’etrenner cette nouvelle paire et de lever le camp pour parcourir 10 à 12 miles. Mais, sagesse oblige, il est 17 heures, il fait très chaud et le camp est confortable. Je reste pour la nuit.

Demain, c’est une montée de 20 miles qu’il faudra affronter. Autant dire que les chaussures vont être baptisées. En attendant, je dîne avec Doug et Howard en échangeant notamment sur les attraits touristiques du Pacific Nord Ouest. Puis, chacun regagne sa tente pour échapper aux attaques des moustiques.

Bonsoir.

Comme chaque soir de cette aventure, je fais le point et je laisse aller l’imagination. J’ai deja parcouru à pied 1500 miles (2400 km). Depuis quelques jours, je me rattache à des repères, des symboles pour me motiver. Le prochain sera le passage de la frontière Californie/Oregon (dans 5 à 6 jours). Sans doute rien de spectaculaire mais l’envie de passer à autre chose et de tourner une page. Et si le chemin est le même, c’est le marcheur qui aura changé.

J 82 – 21 juillet. Mile 1484.

Sur la lancée, encore une bonne journée de marche. Même paysage de sous-bois offrant un peu d’ombre mais peu de vues extérieures.

Chemin classique du NorCal

De temps à autre le rideau opaque de verdure s’ouvre et offre une vue du Mont Shasta, couronné de neige, qui domine la région tel le Mont Fuji.

Mont Shasta

Aujourd’hui, les points d’eau sont plus fréquents. Notamment dans les longues descentes (10 miles et plus) que je déteste toujours autant. Ce qui est le prétexte à de nombreuses pauses.

C’est d’ailleurs au terme de la dernière descente qui mène à Squaw Valley Creek que je décide de m’arrêter. . Je m’installe au dessous du pont, sur un grand rocher plat. Le lieu est propice à la baignade – je n’hésite pas une seconde à profiter de la fraicheur de l’eau – et à une longue sieste aux doux rayons du soleil filtrés par les pins.

Squaw Valley Creek
Footbridge
Oasis de fraîcheur

Hésitant à reprendre le chemin, je m’aventure quelques mètres sur un trail bien dessiné qui part vers l’Est et découvre un emplacement au top pour passer la nuit. Totalement plat et en bord de rivière.

Good tentsite

L’endroit est tout proche d’un trailhead peu fréquenté (il n’y a qu’un pêcheur une centaine de mètres en amont) et dispose même de toilettes sèches. A ce stade de fatigue, je goûte au luxe d’un endroit offrant de quoi boire, se relaxer et baigner les pieds éprouvés par une longue étape et des semelles usées et déformées.

Le bruit de l’eau est aussi une berceuse formidable. Après une journée de 28 miles, un repas vite expédié, il me faut peu de temps pour trouver le sommeil. Demain, si tout va bien, je serai à Castella pour me ravitailler et récupérer une nouvelle paire de chaussures.

Mont Shasta

J 81 – 20 juillet. Mile 1455.

Et oui, 37 miles. Au milieu de la forêt et des pierres de lave. Avec une vue parfois sur le Mont Shasta. Des montées crevantes et des descentes qui achèvent ce qui reste de mes Altra Lone Peak.

Pierres de lave

Steve et sa femme sont venus me chercher à 7 heures pour m’amener aux Burney Falls. Je leur ai promis de venir visiter la Winery après le PCT (lors d’un Pacific coast road trip Nord-Sud avec ma belle). Et je leur confie mon piolet et mes microspikes en guise de dépôt gage. Cool, allégé de 500 grammes contre une dégustation de vin californien…

Il faut absolument voir les Burney Falls. Ces chutes d’eau, elles aussi accessibles gratuitement (tout ne se paye pas aux US), sont un oasis de fraîcheur et ont un charme fou. L’écart avec le PCT est infime, il faut 15 minutes pour en faire le tour.

Burney Falls I
Burney Falls II
Arc en ciel dans les chutes

Je prends de nombreuses photos du lieu peu fréquenté à cette heure de la journée. Puis je me décide à partir dans la fournaise. D’abord en longeant la digue du lac Britton Pit, puis l’immensité de ce que j’appelle la « boring forest ».

Et oui, le Canada est plus proche

Dès le départ, j’ai l’intention de marcher jusqu’à 21 heures et de faire un long trajet. Musique sur les oreilles, je trouve un rythme qui me permet de maintenir du 3 miles par heure.

Il n’y a pas que des résineux en forêt. C’est aussi le début de maturité des baies sauvages que je grapille avec gourmandise. D’un côté, c’est rassurant de savoir que les nombreux ours de la région y trouveront de quoi assouvir leur appétit.

Thimble berries (cousines de la framboise)
Cassis
Groseilles

A partir du Mile 1444, sur 10 miles, le PCT joue au chat et à la souris avec une piste forestière. Laquelle, sans etre un raccourci, offre quand même un moindre dénivelé et un meilleur confort de marche. Donc… je la suis sans état d’âme . Jusqu’au croisement avec Alder Creek, qui mène à un ruisseau me permettant de remplir les bouteilles pour la nuit. Il est 20h50 quand je me décide à poser la tente.

Barbecue géant

Je suis fourbu, cramé, lyophilisé, mais pas fatigué. Je veux dire par là que la satisfaction d’avoir prévu et fait une longue étape l’emporte sur l’état physique. Pour autant, après un repas vite expédié et une chasse au cerf (qui vient tourner près de la tente), je sombre dans un profond sommeil.

J 79/80 – 18 et 19 juillet. Mile 1418 puis Burney.

Aujourd’hui je me sens d’humeur buissonnière. Depuis Old Station, le PCT s’écarte de Hat Creek et monte sur une colline de pierre de lave. Puis progresse avec un faible dénivelé en terrain sec jusqu’à Baum Lake. Et plus loin, jusqu’au croisement avec la highway 199 qui permet de rejoindre Burney.

Et bien, je vais composer avec le terrain et la canicule; et suivre un sentier le long de la rivière Hat Creek le plus longtemps possible. Puis par des pistes, rejoindre le tracé du PCT. L’avantage ? De l’eau fraîche en permanence.

Hat Creek en mode sauvage

Profitant d’un bon petit déjeuner / wifi chez JJ’S Café, je pars près de 2 heures après Psycho. A peine 1/2 mile de marche et je bifurque vers l’attraction touristique locale: Subway Cave. Une grotte dans la pierre de lave qui se visite gratuitement. L’endroit est très frais (c’est agréable avec cette chaleur) mais se traverse à la frontale en 10 minutes.

Faites le détour
Sortie de Subway Cave
Mini volcan au sol

De là, je rejoins cette superbe rivière, Hat Creek qui sillonne la vallée portant son nom. Un petit sentier, emprunté par les pêcheurs, la longe rive gauche sur plusieurs miles.

Une rivière dans la hot valley.

Je ne résiste pas à y tremper tout ou partie de ma carcasse au fil de l’étape. Les plages et piscines naturelles sont nombreuses. D’autant plus appréciables que cette section est en plein soleil. La forêt y a été détruite par un incendie.

Hat Creek en mode tranquille
Piscine naturelle

Je traverse deux campgrounds, peu fréquentés, qui sont les bienvenus pour faire une pause repas (tables et bancs).

Pause déjeuner

D’ailleurs, je ressens de plus en plus la faim et la fatigue qui l’accompagne. Avec 12 kg perdus et 2300 km parcourus, les réserves (il y en avait) sont épuisées. Pour enchaîner des étapes de 40 à 50 km par jour, avec ces pics de chaleur, il va me falloir augmenter ma ration calorique. A commencer par pleinement profiter des passages dans les villes.

Je choisis un emplacement discret, à côté du Rising river lake, off trail, pour passer la nuit. N’étant pas sûr qu’il s’agit d’une propriété privée ou non, je lèverai le camp vers 6 heures le lendemain.

A la fraîche, je ferai les 11 miles jusqu’au Burney Falls State Park. La route de ce site touristique me permet de rejoindre Burney facilement. Tellement même  que je n’ai pas le temps de visiter les chutes d’eau (demain), car un véhicule s’arrête de lui-même en me voyant. « Need à ride ?’ On ne refuse pas tant de générosité et la perspective d’un vrai petit déjeuner en ville.

Steve et sa femme sont propriétaires d’une Winery au nord de San Francisco. Alors quand ils apprennent qu’ils transportent un français amateur de vin, c’est tout naturellement qu’ils me prennent en sympathie. Comme ils dorment au RV Park de Burney Falls, ils me proposent de venir me chercher le lendemain à mon hôtel. Ils font chaque matin le trajet pour aller déjeuner chez …McDonald’s. Comme quoi, on peut être amateur de vin et de junk food.

Et parce que la chance me sourit aujourd’hui, le premier hôtel que je visite propose une chambre à 64$, disponible dès la fin de cette matinée. La suite, vous connaissez. Douche, lessive, passage au supermarché (1 tonne de bouffe) puis glandouille/grignotage en matant des films et des programmes débiles à la TV. Sans oublier la méga sieste. Celle qui vous répare de la semaine.

Burney c’est petit, moche et pratique. En allant au Safeway, je passe devant quelques bâtiments vétustes, des garages, le poste du shérif et un rassemblement pro Donald Trump. La ville semble fréquentée surtout par les touristes qui visitent les parcs de Shasta et de Lassen. Ils dorment dans les nombreux campgrounds de la région et se réapprovisionnent au supermarché, surtout en bière et viande.

Burney main street
Manifestation pro Trump

Je vais recharger les batteries ce vendredi en avalant un nombre considérable de calories. Enchaîner 2 salades fraicheur, 1/2 poulet rôti, 1 pot de cottage cheese, 6 yaourts et 2 pots de glace de 500 g . Bières et sodas pour faire passer tout ça.

Pas de news de Psycho, sans doute arrivé en début d’après-midi. J’ai l’intention d’enchaîner 3 longues étapes pour rejoindre Castella lundi AM car c’est là que j’ai fait livrer de nouvelles chaussures (via REI). Et profiter dans la foulée d’un bon repos à Dunsmuir ou Shasta City. D’ici là, si la fatigue nous épargne, le duo avec Psycho sera sans doute reconstitué.

La dimension mentale de cette aventure est de plus en plus importante. La plupart des français que je suivais sur internet (Blogs, FB et Insta) ont abandonné. La dernière en date est ant.onthetrail, au terme d’une belle aventure de 1000 miles. Elle avait une pêche d’enfer.

Pour cela, outre les pauses en ville, il va falloir varier les rythmes, marcher à la fraîche, s’imposer quelques challenges, faire un peu de tourisme, être à l’écoute de son corps, de ses envies. Marcher en silence, en musique, écrire… Bref trouver les ressources nécessaires pour aller au bout s’en s’user mentalement.

J’ai la chance d’avoir des gens à aimer. Et aussi, d’être tenu par ce fil invisible qui me relie à plein de lecteurs du blog. En cela, je trouve la motivation pour avancer et passer cette p….. de frontière canadienne.

De l’aigle américain
A l’ours canadien